Il y a quelques semaines, je soulignais avec enthousiasme le dévoilement des finalistes de deux festivals de jeux indépendants dont les gagnants seront dévoilés au cours des prochaines semaines. Malheureusement, le festival Slamdance est secoué depuis quelques jours par une crise très révélatrice des divergences d’opinion qui existent au sujet de la place que le jeu vidéo occupe (ou devrait occuper) dans le paysage médiatico-culturel. Des pressions vraisemblablement exercées par les commanditaires du festival ont en effet poussé les organisateurs à retirer le jeu controversé Super Columbine Massacre RPG! (SCMRPG) de la liste des finalistes. Depuis, plusieurs autres finalistes se sont retirés de la compétition en guise de protestation.

SCMRPG, qui propose au joueur de revivre les événements de la célèbre fusillade de 1999, ne laisse personne indifférent. Le jeu lui-même n’est pas particulièrement violent, mais le thème qu’il aborde est amplement suffisant pour soulever l’indignation. Au Québec, le jeu est apparu sur le radar médiatique à l’automne 2006, lors des tristes événements du collège Dawson. Kimveer Gill, l’auteur de la fusillade, avait en effet inclut ce jeu dans sa liste de titres favoris. Il est compréhensible que la réaction initiale du public en fût une de peur et de dégoût. Une question était sur toutes les lèvres : comment des gens peuvent-ils pousser le mauvais goût jusqu’à proposer un divertissement basé sur des événements aussi monstrueux que la tuerie de Columbine? Au lendemain des événements du collège Dawson, dans la confusion et la douleur, SCMRPG a surtout servi de défouloir. Il est peu surprenant que certains détails à propos du jeu aient échappés aux médias québécois, pour qui SCMRPG n’était qu’un élément parmi d’autres pour décrire l’inquiétant personnage de Kimveer Gill.

SCMRPG est un jeu indépendant, créé par une seule personne (Danny Ledonne) avec une technologie digne des années 1990. Le jeu n’a évidemment jamais été disponible en magasin et n’a pas rapporté un sou à son créateur, qui a simplement rendu le jeu disponible gratuitement en téléchargement. Ledonne est natif du Colorado et, tous comme les Montréalais en septembre dernier, il aura été profondément touché par le drame qui secouait son coin de pays. Pour exprimer sa vision des événements, il aurait pu écrire un livre ou tourner un film, ce qui lui aurait sans doute évité de devoir justifier sa création sur toutes les tribunes. Il a plutôt décidé d’utiliser un média qui occupait une place importante dans la vie des jeunes meurtriers de Columbine et de s’en servir pour explorer l’événement d’une façon que les médias linéaires traditionnels ne permettent pas. En proposant au joueur de prendre le contrôle des événements, le jeu provoque chez lui des réflexions troublantes et porte un regard différent sur quelque chose d’incompréhensible.

Bien sûr que le jeu est dérangeant. C’était le but. Des films comme Irréversible ou La Chute choquent eux aussi, ce qui ne les a pas empêchés de gagner des prix ou d’être nominés. En abordant un sujet aussi difficile sur le mode du commentaire social, la création de Ledonne repousse les frontières de ce que peut être un jeu vidéo. En fait, le terme « jeu vidéo » lui-même semble peu approprié pour décrire SCMRPG, dont le but premier n’est pas de divertir mais bien de susciter la réflexion et de commenter les événements.

La décision de Slamdance est très décevante, surtout que c’est à l’invitation des organisateurs que Ledonne a accepté de soumettre son jeu. Nul besoin d’évaluer la valeur artistique de SCMRPG ou d’apprécier son approche du sujet pour reconnaître qu’il constitue un bon exemple de ce que permet le format « jeu vidéo » quand des créateurs indépendants s’approprient le média et son langage. Le sujet du jeu correspond en outre au type de production que le festival programme parfois dans le volet cinéma, où des films au potentiel de controverse élevé sont souvent présentés (quelqu’un a vu Neo Ned?) En jugeant les jeux et les films selon des critères différents, le festival renonce à promouvoir l’acceptation du jeu vidéo comme forme légitime d’expression artistique. Retirer SCMRPG de la programmation revient à accepter que certains sujets sensibles devraient tout simplement être évités par les créateurs de jeux. La mission d’un tel festival devrait être, au contraire, de favoriser l’exploration des possibilités offertes par le média en défendant le droit des créateurs de s’intéresser aux sujets de leur choix.