Depuis quelques mois, je dispose de très peu de temps libre. Malheureusement, du temps, les jeux vidéo en demandent souvent beaucoup.

L’ouverture du site de Manifesto Games en octobre dernier fut l’occasion d’adapter plus harmonieusement désir de jouer et horaire chargé. Une création de vétérans de l’industrie du jeu préoccupés par l’uniformisation des créations proposées aux joueurs par les grandes compagnies, ce site se veut un Amazon.com du jeu vidéo indépendant. Il propose en téléchargement des dizaines jeux qui se distinguent souvent des productions prévisibles déjà disponibles chez les détaillants traditionnels.

Parmi les jeux que j’ai essayé grâce à Manifesto au cours des dernières semaines se retrouvent beaucoup de shmups et de space shooters 2-D à saveur oldschool. Les jeux de ce type, peu représentés dans un marché dominé par les FPS et le 3-D, ont beaucoup évolué depuis l’époque de Galaga. Le gameplay est généralement frénétique et la musique, hypnotisante, immerge le joueur dans un univers de formes et de couleurs parfois indéchiffrable pour un spectateur passif. L’aspect narratif est souvent réduit au minimum et sert habituellement de prétexte pour justifier le déluge de projectiles qui recouvre l’écran. D’un point de vue strictement esthétique, certains de ces jeux offrent un contenu visuel d’une grande richesse. Prises hors contexte, les images générées par une partie de Bullet Candy, par exemple, pourrait presque passer pour… de l’art?

Le collectif montréalais Kokoromi, dont l’objectif est de « créer et de promouvoir des jeux artistiques et expérimentaux », a organisé il y a quelques semaines un événement haut en couleur. Selon leurs propres mots, GAMMA (ou Game Art Montréal 01) fut « le premier d’une série d’événements artistiques reliés au jeu dans cette ville. » Le défi lancé aux participants consistait à concevoir un jeu qui utiliserait le son ambiant pour générer du contenu ludique interactif. À partir des conventions et du langage particulier des jeux vidéo ainsi que de la contrainte imposée par les organisateurs de l’événement, les designers ont réussi à créer en très peu de temps des oeuvres relativement uniques.

La question complexe du jeu vidéo en tant que forme d’expression artistique est décidément à la mode et GAMMA fut une excellente occasion d’y réfléchir davantage. Les jeux proposés par les participants, bien qu’indéniablement différents des standards commerciaux, étaient-ils de l’art? La majorité affichait un graphisme et une direction artistique soignée et l’intégration de la musique live au gameplay jetait un pont évident entre la sphère ludique et la sphère artistique. Cependant, outre l’affirmation de leur propre existence en tant qu’objets artistiques, des jeux comme Goatscape ou CosmoCrash ne peuvent pas se vanter de tenir un véritable propos. Les créateurs ne présentent pas leur vision du monde et leurs jeux ne constituent pas des commentaires artistiques sur la condition de l’être humain ou le sens de l’existence ou je ne sais quoi d’autre. Il s’agirait donc d’art abstrait? Peut-être… Mais ce sont également des jeux, divertissants, qui proposent au joueur de relever un défi quelconque comme affronter des créatures étranges ou survivre à une avalanche de météorite dans une course spatiale. Au delà de l’apparence visuelle et du contenu diégétique, est-ce qu’un gameplay peut, en soi, permettre à un artiste de s’exprimer?

Les jeux présentés à GAMMA étaient-ils de l’art? Les concepts d’« art » et de « jeu » sont-ils compatibles? Les jeux vidéo voulant se définir en tant que forme d’art doivent-ils s’appuyer sur des critères propres aux formes d’art déjà reconnues ou en développer des nouveaux qui leurs seraient mieux adaptés? Ce soir-là, je ne suis pas parvenu à une réponse satisfaisante. Quelque chose me porte cependant à croire que les questions que je me posais n’étaient peut-être tout simplement pas les bonnes. Peut-être, en effet, devrions nous plutôt nous demander si notre perception de ce qu’est (ou devrait être) l’art est toujours adéquate à l’âge de l’ordinateur?

Il est fascinant de voir se développer des initiatives comme GAMMA ou Manifesto. Peu importent les définitions des mots « jeu » et « art », la seule présence d’un nombre grandissant de créateurs de jeux se définissant en tant qu’artistes suffit à démontrer qu’une tendance existe. Il ne fait aucun doute pour moi que les jeux vidéo ont le potentiel de prendre une place plus importante dans le paysage culturel et artistique que celle qu’ils occupent actuellement. Les particularités du jeu vidéo en tant que média lui confèrent des forces et des faiblesses différentes qu’il s’agit d’explorer.